Lulu Wang sur le yin et le yang, le conflit et le compromis

En novembre 2009, la femme de lettres sino-hollandaise Lulu Wang a donné en Suisse une conférence sur le concept du yin et du yang dans la culture et la politique chinoise. Avec son approbation, nous publions son discours intégralement ci-dessous.

J’ai vécu en Chine pendant 25 ans et pendant 23 ans aux Pays-Bas et en Belgique. Si vous me demandez quelle est la différence majeure entre la façon chinoise de penser et la façon européenne de penser, je vous répondrai probablement : Les Chinois pensent selon le concept du yin et du yang et les Européens pensent selon le concept du bien et du mal. Que signifie le concept du yin et du yang ?

J’aimerais parler des sept caractéristiques de la pensée conceptuelle du yin et du yang lorsqu’on la compare à la pensée selon le concept du bien et du mal.

1. Tout d’abord, les Chinois ne croient pas en la pérennité absolue des valeurs quelles qu’elles soient, pas plus qu’ils ne croient que ces valeurs s’appliquent à tous les endroits et à toutes les personnes. L’amour, par exemple. Tout le monde ne désire-t-il pas l’amour ? Non, répondraient les Chinois, être aimé d’un virus, par exemple, est une chose horrible. Si un virus tombe amoureux de vous, vous allez avoir un problème. La démocratie est un autre exemple. Est-elle bonne pour tout le monde, en tout lieu et en tous temps ? Non, serait la réponse des Chinois. Cette réponse convient non seulement aux Chinois, mais elle s’applique aussi à vous, les Européens, je suppose.

Imaginez ceci. Vous êtes un père de cinq enfants, âgés de trois à neuf ans. Un soir, votre femme est allée en visite chez une amie et vous êtes seul avec vos enfants. L’aîné dit qu’il veut regarder un film porno en DVD, parce qu’on lui a dit que c’était amusant. Il enthousiasme tellement ses frères et sœurs à ce propos qu’eux aussi veulent regarder ce film. Que faites-vous ? Si vous leur interdisez de le regarder et leur dites qu’ils sont trop jeunes pour être exposés à de la pornographie, ils réagiront en disant que vous limitez leur liberté. Si vous leur permettez de regarder ce film, votre femme sera fâchée quand elle découvrira la chose en rentrant. En outre, en tant que père et éducateur, vous échouerez dans votre tâche si vous cédez trop souvent à une demande de ce genre. Votre fils aîné s’apercevra de vos hésitations devant leur requête et il dira que, si vous n’abondez pas dans leur sens, vous êtes un dictateur. C’est ce qu’il pourra conclure, puisque vous négligez les droits de la majorité – l’un des principes fondamentaux de la démocratie. C’est du 1 (vous et vous seul) contre 5 (tous vos enfants), dans cette affaire. Préféreriez-vous être traité de dictateur parce que vous protégez les intérêts de vos enfants ou préféreriez-vous agir démocratiquement, ici, et permettre à vos enfants de regarder des scènes pornographiques susceptibles d’influencer négativement leur croissance mentale et émotionnelle ?

C’est la même chose avec la politique de l’enfant unique en Chine. Il y a vingt-trois ans, quand je venais de m’installer en Hollande, on m’a dit que les Européens considéraient cette mesure comme cruelle. Selon eux, il s’agissait d’une violation des droits de l’homme (le droit de se multiplier autant qu’on le désire) et une atteinte à la liberté individuelle de choix (le choix d’une famille nombreuse). Le problème était celui-ci : à l’époque, plus de 70 pour cent des citoyens chinois étaient des paysans et un grand nombre d’entre eux étaient illettrés. Pendant des milliers d’années, on avait dit aux Chinois que l’un des pires crimes qu’une personne pût commettre était de ne pas avoir d’enfants (doctrine confucianiste). Si le gouvernement chinois voulait limiter la croissance de sa gigantesque population, la seule persuasion n’y suffirait pas. Elle ne pourrait pas suffire car, avant que les paysans comprennent les effets négatifs pour eux-mêmes de la croissance démographique rapide et qu’ils en viennent à délaisser leurs idées traditionnelles, il se pourrait très bien que la moitié de la population mondiale soit composée de Chinois.

Par ailleurs, l’Occident a un problème, avec les immigrés chinois illégaux dans ses pays. Si la Chine n’avait pas imposé la politique de l’enfant unique à sa population, voici une trentaine d’années, que se passerait-il aujourd’hui ? Vous auriez peut-être tellement d’immigrés chinois illégaux en Europe que vous pourriez très bien découvrir deux familles chinoises vivant sous la tente au fond de votre jardin. Plus de vingt ans plus tard, même avec cette « cruelle » politique de l’enfant unique, il y a toujours en Chine un excédent de paysans qui ne disposent pas d’assez de terres pour produire suffisamment de nourriture pour eux-mêmes. Les Européens critiquent les Chinois aujourd’hui, parce que certains Chinois cultivent des terres en vue d’une production alimentaire destinée à l’Afrique, avec la permission des Africains. Les Européens ont peur d’assister à une trop forte émigration chinoise vers l’Afrique. C’est pour cette raison que certains hommes politiques européens disent que la Chine est occupée à coloniser l’Afrique.

Que doit faire la Chine, pour être politiquement correcte, selon vous ? Abandonner la politique de l’enfant unique, ce qui aurait pour résultat que la moitié de la population mondiale pourrait être chinoise, de sorte qu’il y aurait plus de Chinois encore en séjour illégal en Occident et plus de Chinois en route vers l’Afrique pour y cultiver les terres ? Ou la Chine doit-elle s’en tenir à sa politique de l’enfant unique et continuer à endosser la mauvaise réputation d’être une dictature et un pays qui viole les droits de l’homme (le droit d’avoir autant d’enfants que le cœur vous en dit) ?

Il est facile de lancer des insultes. Juger à distance confère souvent un sentiment de bonheur – voyez comme j’ai bon cœur ! – en même temps qu’un sentiment de supériorité morale – vous voyez bien que je suis plus gentil que vous ! Mais cela contribue-t-il à résoudre un problème ? La Chine doit s’occuper de ses nombreux problèmes et l’Occident pourrait l’aider en ce sens en essayant tout d’abord de comprendre ses dilemmes et non en appliquant ses normes morales et façons de penser de nations, de cultures et de populations absolument différentes. Si l’Occident n’est pas capable d’aider un autre pays, qu’il s’abstienne au moins de lui faire endosser d’autres problèmes et qu’il ne considère pas ses propres normes morales, sa façon de penser et son approche idéologico-politique comme les seules valables, comme les seules valeurs « universelles » pouvant et devant être appliquées en tous temps, dans tous les pays et à tous les peuples et, si nécessaire, en recourant à des guerres, à des bombardements et en imposant des changements de gouvernements aux nations étrangères.

Le concept du yin et du yang ne juge pas et autorise des façons de résoudre un problème en fonction des spécificités de temps, de lieu, de situation et de personne alors que la pensée selon le concept du bien et du mal repose souvent sur un principe éternel, universel et formaliste qui rend dangereuse une personne pensant de la sorte en ce sens qu’elle impose ses idées à d’autres personnes, lieux et époques.

Je voudrais ajouter ceci : En dépit de ce que j’ai écrit ci-dessus, je persiste à croire que la démocratie en général est l’une des plus grandes réalisations de notre société humaine au cours des quelques siècles écoulés. Je ne pense pas qu’il y ait dans le monde quelqu’un à même de réfuter ce fait. Ce système politique, s’il est utilisé au moment, dans le lieu, pour les gens qui conviennent et de la façon adéquate, est une bénédiction pour nous tous.

 

2. Les Chinois supposent que chaque opinion est un point de vue. Aucun jugement émanant d’un être humain ne peut être neutre ou indépendant. Shakespeare a dit : « Il n’y a ni bien ni mal. C’est la pensée seule qui les fabrique. »

Il y a quinze jours, je lisais un article sur la surpopulation dans le monde dans l’un de ces journaux hollandais qui, voici des années, critiquait la politique chinoise de l’enfant unique. Dans cet article récent, il y avait une phrase imprimée en caractères gras : « Peut-être devrions-nous prendre des leçons auprès de la Chine et envisager également l’introduction de la politique de l’enfant unique. » La même mesure y était considérée comme mauvaise naguère et, aujourd’hui, on loue son bien-fondé. Qu’est-ce qui a changé ? Non pas la mesure, mais nous, qui avons modifié notre point de vue. Le monde est comme il est. Certaines personnes pensent qu’il pue et d’autres pensent qu’il est beau. Qui a raison ? « Point de vue » est une expression intéressante. Notre vision est déterminée par le point à partir duquel nous considérons les choses. Théoriquement, aucun point de vue n’est universel, parce qu’il vous suffit de changer de position pour avoir une vue différente.

Par exemple, certains Occidentaux disent de Mao qu’il était un dictateur et un homme cruel. De leur point de vue, je puis le comprendre. Pourtant, bien des Chinois l’admirent encore et ils ont de bonnes raisons, pour cela. Durant des milliers d’années, la Chine a été l’un des pays les plus riches du monde et c’est également l’une des civilisations les plus anciennes, jusqu’en 1820, c’est-à-dire jusqu’au moment où le Japon, la Russie, la Grande-Bretagne, la France et, plus tard, d’autres pays occidentaux encore comme l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Portugal, les Pays-Bas et l’Australie l’ont envahie. Ils ont utilisé leurs armes et leurs troupes pour forcer la Chine à ouvrir ses ports et ses frontières et à accepter des conditions humiliantes pour « faire du commerce » avec l’Occident. Dès ce moment, une partie importante de la Chine a été colonisée. Ses ressources naturelles et son peuple ont été exploités. L’économie chinoise, jusqu’alors florissante, s’est effondrée en même temps que sa souveraineté. Les Occidentaux brutalisaient et tuaient les Chinois en disant : « Il est plus facile de trouver des Chinois à deux jambes que des grenouilles à trois pattes. » C’était leur « prétexte » pour tuer certains Chinois sans éprouver de sentiment de culpabilité. Dans bien des villes chinoises, les Occidentaux ont bâti des concessions : de minuscules colonies dans lesquelles les Chinois n’avaient pas le droit d’entrer. À l’entrée de certains parcs chinois, on pouvait voir un écriteau : « Interdit aux Chinois et aux chiens. » Voilà en réalité ce qui se passait sur le territoire chinois.

En 1949, Mao et le PCC ont déclaré sur la place Tian’an-men : « Le peuple chinois s’est levé ! » Dès lors, ni les Japonais ni les Occidentaux n’ont plus pu coloniser la Chine. Il ne leur a plus été permis non plus d’exploiter ou de tuer des citoyens chinois. Les Chinois ont été autorisés à entrer dans leurs propres parcs sur leur propre territoire. Les Chinois ne devaient plus accepter des conditions humiliantes pour faire des affaires avec d’autres pays. Les troupes chinoises pouvaient défendre leur patrie contre les envahisseurs étrangers. Sous la direction de Mao et du PCC, la Chine est redevenue un pays indépendant. Du point de vue chinois, Mao a fait beaucoup pour le peuple chinois. Du point de vue des colonialistes occidentaux, Mao était évidemment un personnage indésirable, parce qu’il empêchait les colonisateurs de poursuivre la construction de leurs palais dorés sur le dos des Chinois.

J’ai grandi pendant la Révolution culturelle et je dois dire que Mao, à l’instar d’autres dirigeants politiques et êtres humains, a commis des erreurs qui ont eu certaines conséquences pour l’ensemble de la nation. Toutefois, les contributions de Mao à la libération de la Chine du colonialisme étranger et à la nouvelle naissance de la Chine sont très appréciées du peuple chinois. Aujourd’hui, les Chinois essayent de toutes leurs forces de tirer les leçons de l’Occident sur le plan de la démocratie et de la liberté, ainsi que sur le plan des réformes économiques.

Le concept du yin et du yang sur ce plan nous aide à comprendre que personne ne peut revendiquer le brevet de la définition et de l’interprétation du bien et du mal. Cette façon yin et yang de considérer la vie nous alloue à tous un espace pour avoir notre propre opinion, tout en laissant aux autres l’espace pour se forger les leurs et les défendre.

 

3. Les Chinois sont plus pragmatiques qu’idéologiques. La décision choisie par les Chinois n’est habituellement ni bonne ni mauvaise, mais la meilleure possible dans la situation donnée. L’exemple que j’ai donné du père et de ses cinq enfants montre que le père ne peut résoudre le problème qu’en n’envisageant pas de discuter avec ses cinq enfants sur les droits de la majorité – un principe de démocratie – mais en faisant ce qu’il doit faire à ce moment, de façon peut-être un peu dictatoriale. Des années plus tard, quand ses enfants auront grandi, ils comprendront sa décision. C’est pareil pour l’exemple de la politique de l’enfant unique. Le gouvernement chinois devait imposer cette politique à son peuple, non pas parce que les dirigeants chinois éprouvaient du plaisir à être cruels, mais parce qu’ils devaient agir de la sorte pour gagner du temps et empêcher leur immense population de croître de façon explosive avant qu’il ne soit trop tard pour appliquer une telle mesure de prévention. La question que va poser une personne de nationalité chinoise lorsque vous la confrontez à sa décision sera : « Avez-vous une meilleure alternative ? » Alors qu’un Européen dira : « Est-ce bien ou mal ? »

Le centre d’intérêt du concept du yin et du yang ne concerne pas le bien ou le mal. C’est pourquoi il permet aux gens de se sentir libres d’être pragmatiques. L’idéologie a du bon mais elle n’est utile que lorsqu’elle nous aide à résoudre un problème. Quand l’idéologie nous tient pieds et poings liés au point que nous sommes incapables de prendre une décision sage, elle devient un dogme rigide et elle fera plus de tort que de bien, estiment les Chinois.

La Renaissance a été très importante dans le grand bond en avant des Européens, tant dans la culture et les sciences que dans l’économie et la société humaine, parce que les Européens se sont libérés de l’idéologie étouffante de l’Église. Le christianisme était et est toujours une bonne chose, mais les Européens ont compris à la fin du Moyen Âge qu’ils devaient utiliser leur foi pour améliorer leur qualité de vie et non rester pieds et poings liés dans leur quête du bonheur et de la prospérité. Ils ont également compris que l’Église utilisait au nom de Dieu la foi de ses fidèles pour atteindre ses propres buts inavouables. Puis-je plaider en faveur d’une seconde Renaissance en Occident. D’une Renaissance qui nous libérerait de l’idée formaliste du bien et du mal qui provoque d’inutiles souffrances humaines au nom de la démocratie, de la liberté, des droits de l’homme, etc. ?

 

4. Les Chinois croient qu’un point de vue décide si quelque chose est « bien » ou « mal ». Un dicton chinois dit ceci : « Nous pensons d’abord avec notre postérieur, ensuite avec notre tête. » Cela veut dire que nous choisissons d’abord le côté que nous allons prendre, la chaise sur laquelle nous allons nous asseoir avant de décider comment nous allons aborder un problème. L’exemple des colonisateurs occidentaux dans la Chine ancienne montre à quel point il est important d’être conscient du ou des camps que l’on choisit. Il existe également, bien sûr, des exemples de ce que je viens de dire dans les relations internationales contemporaines. Quand traitez-vous un dirigeant du Moyen-Orient, d’Asie ou d’Amérique latine de dictateur et quand qualifiez-vous un roi de dirigeant démocratique ? C’est quelque chose que nous voyons souvent lorsque ce dirigeant obéit aux États-Unis : dans ce cas, c’est un bon dirigeant. Mais, une fois qu’il n’est plus loyal avec les États-Unis et qu’il commence à protéger les intérêts de son pays et de son peuple, il se mue bien vite en dictateur, aux yeux des médias occidentaux.

Le principe du yin et du yang laisse de côté ce qui est bien ou mal et reconnaît l’importance du camp que l’on choisit en se forgeant un point de vue.

 

5. Les Chinois pensent qu’un monde idéal est un monde dans lequel il y aurait un équilibre entre les puissances – une harmonie –, au lieu d’un monde dans lequel tous les « bons » pays auraient éliminé les « mauvais ». En raison de l’importance du choix de son camp dans la formation de son point de vue, l’idéal chinois d’une bonne société et d’un monde désirable réside dans l’harmonie entre des idéologies, opinions, classes sociales, peuples et pays divers. Les Chinois ne croient pas qu’il y ait des peuples et des pays absolument « bons » ou « mauvais ». C’est pourquoi les Chinois n’acceptent pas que les pays « bons » éliminent les « mauvais » tout simplement parce que les pays « bons » ont le droit de nettoyer le monde pour de bon en liquidant les « mauvais ». Les Chinois sont conscients du danger de ce qu’on appelle la supériorité morale que certains pays pourraient utiliser comme alibi pour attaquer, envahir et exploiter d’autres pays.

Le principe du yin et du yang enseigne aux Chinois à lutter pour l’harmonie entre les pays et à refuser de légitimer les agressions et les guerres en invoquant Dieu, l’amour, la démocratie, la liberté, les droits de l’homme et tous ces autres mots si jolis à entendre.

 

6. L’équilibre entre les puissances conduit aux anciennes idées chinoises de liberté, d’égalité et de fraternité. Un équilibre ou harmonie entre les puissances donne suffisamment d’espace aux divers groupes sociaux, individus et pays pour qu’ils soient eux-mêmes et qu’ils se fassent loyalement concurrence les uns aux autres. La rivalité acharnée entre les sociétés et les individus en Chine et le contrôle comparativement faible sur le marché chinois, de même que les peu nombreuses réglementations entravant ce même marché se traduisent en ce moment par la prospérité de l’économie chinoise. Cette idée yin et yang est appelée « wu wei » – ne faites rien. Les missionnaires français qui sont venus en Chine aux 18e et 19e siècles se sont inspirés de cette idée et l’ont introduite en Europe. Le « wu wei » a été traduit en « libéralisme » (laissez faire – ne faites rien, - advienne que pourra).

Il n’y a pas qu’en économie que les Chinois essaient d’obtenir une harmonie et un équilibre des puissances, mais également en politique. Quelque cinq cents ans avant Jésus-Christ, Confucius a introduit le système de l’éducation gratuite pour toutes les classes sociales. Ceci a abouti à une mode unique de sélection des fonctionnaires civils – via des examens nationaux récurrents. Peu importait qui vous étiez, le fils d’un paysan, d’un forgeron, d’un ministre ou d’un aristocrate ; si vous réussissiez cet examen, vous pouviez aspirer à une situation au sein du gouvernement. Vous pouviez même devenir ministre, par cette voie. Cela a encouragé la mobilité sociale en Chine. On ne sera donc pas étonné de ce dicton chinois : « La richesse ne reste pas dans une famille plus de trois générations ; un titre aristocratique ne dure pas cinq générations. » Alors qu’une génération représentait vingt ans ! Il n’y avait pas que cela, mais aussi un autre phénomène exclusivement chinois. C’est-à-dire qu’une fonction au gouvernement ou un titre aristocratique étaient souvent dissociés de la possession de richesses. Quand un ministre ou même en empereur cessait d’occuper une situation dans le gouvernement, il pouvait perdre tout son argent, ses maisons, ses terres, ses serviteurs et autres possessions. Il s’agissait d’une mise en garde constante des personnes haut placées, qui devaient toujours faire preuve de prudence dans leur travail et dans leur comportement personnel. Cette condition préalable offrait aux personnes des classes sociales inférieures la possibilité de reprendre les rênes quand les gens au pouvoir s’acquittaient mal de leurs tâches.

Les missionnaires français qui se rendirent en Chine aux 18e et 19e siècles s’inspirèrent de ce phénomène. Des philosophes français comme Diderot, Rousseau et Voltaire aimaient cette idée libérale. Ils adressèrent une lettre au roi de France pour qu’il invitât des centaines de mandarins chinois en France afin d’aider le gouvernement français à instaurer ce système de sélection des fonctionnaires civils. Le roi n’accéda pas à leur requête, mais cette idée de mobilité sociale ne disparut pas et elle se mua en deux des idéaux français modernes : fraternité et égalité (le troisième étant la liberté, voir ci-dessus).

Confucius, qui avait ouvert l’accès à l’éducation aux différentes classes sociales, dit également ceci : « Il vaut mieux gagner le cœur du peuple d’un autre pays que de conquérir une autre nation par les armes et par les armées. » Il consacra toute sa vie à propager sa théorie de l’harmonie. Il ne fut pas apprécié de son vivant mais, peu de temps après sa mort, ses idées sur l’harmonie entre les gens, les peuples et les pays devinrent la philosophie nationale de la Chine et elles allaient influencer la politique étrangère chinoise durant presque deux mille ans. En un sens, sa théorie de l’harmonie joue toujours un rôle important dans le processus décisionnel chinois de nos jours.

Le principe du yin et du yang offre aux gens, peuples, groupes sociaux, sociétés et pays les plus divers l’espace pour être eux-mêmes, pour se développer et donner le meilleur d’eux-mêmes. L’harmonie n’exclut personne en disant qu’une personne est « bonne » et l’autre « mauvaise ».

 

7. L’idée d’harmonie ou d’équilibre aboutit également au caractère pacifique de la politique internationale chinoise.

Dans les quatre mille ans de l’histoire chinoise, la Chine n’a jamais colonisé un autre pays ou nation. De grâce, ne vous hâtez pas à me rappeler le Tibet, pour la simple raison que les Tibétains sont des citoyens chinois. La Chine a inventé la poudre à canon et la boussole mais les a utilisés à des fins pacifiques : la première pour ses feux d’artifice et la seconde pour la navigation maritime. La Chine a été attaquée au 19e siècle par certains pays occidentaux qui ont utilisé les inventions chinoises que sont la poudre à canon et la boussole pour construire des canons, des fusils, des pistolets et des navires de guerre destinés à coloniser la Chine et d’autres pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud, etc. Au cours de l’invasion britannique de la Chine, au 19e siècle, cent mille soldats chinois furent tués et vaincus par quelques milliers de soldats britanniques, parce que les agresseurs britanniques se servirent de fusils, de pistolets et de canons pour attaquer les soldats chinois qui ne pouvaient se défendre qu’à l’aide de leurs armes blanches et du kung-fu. Ce ne fuit pas une guerre, mais un massacre. Pire : une boucherie. Depuis, les Chinois ont compris qu’ils devaient se défendre en fabriquant des armes modernes. La Chine ne veut plus être envahie et conquise à nouveau par des troupes occidentales. Le 1er octobre 2009, jour de la fête nationale de la RPC, les Chinois ont été heureux de voir qu’ils disposaient de leurs propres armes modernes pour se défendre. La Chine n’a ni envahi ni colonisé d’autre pays au cours des quatre mille ans de son histoire et j’espère qu’elle gardera son caractère pacifique et qu’elle conservera l’idée confucianiste de l’harmonie que lui ont transmise ses ancêtres. De nos jours, certains pays occidentaux affirment que la Chine est un danger pour le reste du monde. Quelles sont les nations qui ont colonisé d’autres pays au cours de leur « glorieuse » histoire ? Qui donc devrions-nous craindre comme agresseur potentiel (avec un lourd passé criminel) ?

En raison des caractéristiques mentionnées ci-dessus, la politique chinoise (tant intérieure qu’étrangère) met l’accent sur :

- le pragmatisme

- la flexibilité

- la mobilité sociale

- l’équilibre entre les puissances tant en Chine qu’à l’extérieur

- l’harmonie entre les pays.

Cependant, aucune façon de penser n’a jamais pu empêcher un pays ou son peuple de commettre des erreurs, aussi bien dans l’ancien temps que dans la période moderne. Les expériences politiques vécues par les Chinois au cours du siècle dernier ont montré qu’ils s’étaient écartés – tant dans le sens positif que négatif du terme – des principes du yin et du yang de leurs ancêtres. C’est devenu apparent lors de la Révolution culturelle, par exemple. En raison de la fréquence accrue des communications internationales de nos jours, les Chinois sont désormais en contact avec d’autres façons de penser et d’agir. Ils s’adaptent, voire changent très rapidement.

La façon dont la Chine se comportera dans le futur dépend de la façon dont elle traitera son propre héritage culturel et dépend également des divers éléments des cultures étrangères auxquels elle s’adaptera.

J’aimerais conclure mon exposé par trois remarques :

Avant tout, dans les exemples que j’ai utilisés jusqu’à présent, j’ai insisté sur les différences entre la façon de penser en Chine et en Occident afin de vous aider à comprendre plus clairement certaines caractéristiques des deux cultures – les comparaisons requièrent que l’on exclue temporairement les similitudes entre deux objets afin faire le point, bien que tout le monde sache qu’un simple point ne couvre jamais toute une histoire. Aucune philosophie au monde n’est à même de faire des miracles ni de garantir un système politique parfait. La sagesse vient avec le temps et les expériences. Aucun pays, aucune culture ne peuvent échapper à cette loi naturelle. Toutefois, en étudiant la façon de penser d’un autre pays, nous pouvons en tirer de l’inspiration. Si ma conférence vous a incités à examiner sous un angle tout à fait nouveau certains sujets avec lesquels vous êtes familiarisés, j’ai atteint mon but – tout le reste était un moyen d’atteindre ce but, ni plus ni moins.

Secundo, je peux avoir eu l’air d’un porte-parole de la Chine, dans cette conférence, mais ce n’est pas le cas. Si vous avez lu mes huit livres, vous savez que je critique très souvent les facettes négatives de la politique, de la société et de la culture de la Chine. Bien que mes livres aient été publiés dans de nombreux pays (l’un d’eux l’a même été dans 25 pays), aucun de ces mêmes livres n’a été publié en Chine. Vous pouvez en conclure si je suis, oui un non, un porte-parole de la Chine.
L’une des raisons pour lesquelles je parle des côtés positifs du principe du yin et du yang, c’est que je veux être pragmatique. Il est préférable de s’instruire à partir des facettes positives d’une autre culture parce que, de la sorte, nous pouvons nous amender. De quelle utilité serait-ce si je me concentrais sur un discours reprenant les facettes négatives de la Chine ? Pouvons-nous apprendre quelque chose d’une « mauvaise » culture ou d’un pays du « mal » ? En outre, si nous éprouvons de la supériorité vis-à-vis d’autrui, nous n’arriverons à rien en assistant à une telle conférence. Si je fais une conférence en Chine, je parlerai beaucoup des côtés positifs de l’Occident, de sorte que les Chinois pourront apprendre quelque chose de ce même Occident.
Une autre raison, c’est qu’en ayant vécu des années entre deux cultures, celle de la Chine et celle de l’Occident, j’ai compris à quel point il importe d’examiner notre façon de penser. Une autre culture peut être comme un miroir, pour nous, un miroir qui nous aide à abandonner notre façon figée de penser durant un temps et à modifier notre point de vue. Nous serons en mesure de découvrir un nouveau continent et nous pourrons enrichir notre univers mental. En tirant des leçons d’une autre culture, nous expérimenterons notre Renaissance personnelle qui nous fera constamment revivre.
Quoi qu’il en soit, si vous avez encore besoin de connaître les erreurs que fait ou qu’a faites la Chine, il va falloir une autre conférence, que j’aimerais également donner. Une prochaine fois.

Une toute dernière chose. Le fait que j’ai pu donner cette conférence ici, en Suisse, est une preuve que la démocratie et la liberté d’expression sont deux des plus importants acquis de notre société ces deux ou trois derniers siècles. Je suis reconnaissante des efforts assidus consentis par des personnes du monde entier – et dans le cas présent, il s’agit d’Occidentaux – pour concrétiser, pas à pas, notre rêve de liberté.

 

©Lulu Wang

www.luluwang.nl

auteur de huit romans et romans courts : The Lily Theatre (Le théâtre des nymphéas, paru chez Grasset) (1997), Letter To My Readers (Lettre à mes lecteurs, 1998), The Tender Child (L’enfant délicat, 1999), The White Feast (La fête blanche, 2000), The Lilac Dream (Rêve de lilas, 2001), The Red Feast (La fête rouge, 2002), Intoxicated (Intoxiqués, 2004) and Bright Moon (Lune brillante, 2007).

La Haye, Pays-Bas, novembre 2009.