Comment la Chine change le monde

Au milieu des années 1990, la Chine n’aurait pu continuer à faire croître son économie de façon explosiive sans ouvrir les portes et gagner elle-même l’étranger. Ce faisant, la République populaire enclenchait un processus qui, aujourd’hui, à peine quinze ans plus tard, montre qui sont les gagnants et qui sont les perdants. Les gagnants, ce sont la Chine même et les pays de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie. Le grand perdant, c’est les États-Unis. En 1991, quand le mur de Berlin est tombé et que l’Union soviétique s’est désintégrée, les États-Unis ont dit que le 21e siècle serait « le nouveau siècle américain ». Mais il s’est mué en désillusion. Aujourd’hui, dans tous les continents, l’influence des États-Unis régresse à grands pas.

La Chine ouvre les portes

Depuis le début des années 1990, la Chine n’a pu accomplir sa croissance économique explosive sans l’aide de l’étranger. L’extension rapide de son économie requérait un afflux permanent de matières premières que la Chine ne pouvait tirer à 100 pour cent de son propre sol et de la mer.

À l’époque, le pays était déjà bien en route pour devenir le plus grand consommateur au monde de : cuivre, aluminium, plomb, nickel, étain, zinc, minerai de fer, huile de palme, coton, caoutchouc, acier… Ces vingt dernières années, la consommation de métaux en Chine a augmenté en moyenne de 17 pour cent par an. Pour pouvoir en assurer l’afflux constant, la Chine devait se tourner vers l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine.

Cette faim de matières premières ne sera pas apaisée de sitôt. Au cours des vingt prochaines années, la Chine entend maintenir une croissance économique de 8 pour cent par an en moyenne. À elle seule, la transhumance massive des habitants des campagnes vers les villes requiert déjà une économie tournant à plein régime. Aujourd’hui, près d’un Chinois sur deux est citadin. Les citadins sont actuellement 200 millions de plus qu’il y a dix ans. Au cours des quinze années à venir, 310 autres millions de campagnards migreront vers les villes. C’est plus que toute la population des États-Unis. En 2025, la Chine comptera 15 villes de plus de 25 millions d’habitants, 22 de plus de 10 millions et 23 autres encore de plus de 5 millions. Deux tiers de la population, soit au moins un milliard de personnes, vivra alors dans les villes. Pour les centaines de millions de nouveaux citadins, il va falloir construire des rues, des places publiques, des lignes de métro, des chemins de fer, des réseaux de distribution d’eau et d’électricité, des écoles, des hôpitaux, des magasins à grande surface, des centaines de milliers de blocs d’appartements et 50.000 gratte-ciel d’au moins de 30 étages. Même une nation aussi vaste que la Chine ne sera pas en mesure de fournir à elle seule tout le matériel indispensable pour accomplir cette révolution. Elle devra pour ce faire conclure des contrats de longue durée sur tous les continents.

Au début des années 1990 – et aujourd’hui encore – la Chine avait non seulement besoin de matières premières, mais aussi de capitaux, afin de créer des entreprises et aider des millions de gens à trouver du travail.

Elle avait besoin de techniques de management car, jusqu’alors, elle était encore en grande partie un pays agricole. Où fallait-il aller puiser les connaissances nécessaires pour diriger une industrie moderne ?

Le pays avait également besoin de technologies modernes parce qu’il ne voulait pas d’une productivité du travail qui, en gros, aurait eu un siècle de retard sur les pays industrialisés modernes.

Il avait en outre besoin de marchés à l’extérieur afin d’y vendre sa production de masse et, de la sorte, rentrer des capitaux afin de donner de l’oxygène à son économie.

Bref, la Chine devait sortir de chez elle et ouvrir ses portes.

Le sage conseil de Deng

À l’époque, Deng Xiaoping avait 90 ans. Apparemment, il n’était pas encore trop âgé pour présenter un code de bonne conduite dans les rapports avec l’étranger. Le code comprend 28 caractères de l’écriture chinoise et propose sept conseils : 1) lengjing guancha : analysez les développements avec calme ; 2) chenzhuo yingfu : abordez les changements avec confiance et patience ; 3) whenzu zhenjiao : assurez notre propre position ; 4) taoguang yanghui : ne vous vantez pas de ce que nous pouvons faire et ne vous placez pas sous les projecteurs ; 5) shanyu shouzhuo : gardez un profil bas ; 6) juebu dangtou : ne réclamez jamais le commandement ; 7) yosuo zuowei : cherchez les réalisations.

Ces conceptions sont surtout d’application dans les relations avec les États-Unis. La Chine était convaincue que les relations avec les États-Unis seraient les plus importantes. Ce pays a la plus grande économie, le pouvoir politique le plus étendu et l’armée la plus puissante au monde. Les Américains pèsent également comme un poids mort sur les pays en développement. Au début des années 1990, l’influence américaine était si grande que très peu de pays seulement osaient ne pas tenir compte des desiderata américains. Une fois que la Chine, où vit à peu près un cinquième de la population mondiale, est allée de l’avant, les rapports dans le monde ne pouvaient que se modifier.

Au moment où la Chine a ouvert la porte à l’étranger et qu’elle est sortie de ses frontières, le mur de Berlin était déjà tombé et l’Union soviétique, sous la direction de Gorbatchev, avait déjà éclaté. Dès lors, les États-Unis se crurent seigneurs et maîtres. Ils proclamèrent l’unipolarité et affirmèrent que la multipolarité – la démocratie dans les relations entre États – n’était pas une bonne chose. La multipolarité est exécrable, déclara la secrétaire Condoleezza Rice. Inefficace et nocive, surenchérit la marionnette britannique Tony Blair. Aux États-Unis, il y eut même des gens et des groupes pour dire que le 21e siècle ne pourrait être que le siècle de l’Amérique. C’est parmi ces gens que, dès 2000, on allait retrouver les ténors du gouvernement Bush.

La Chine devait donc se montrer extrêmement prudente et faire montre de beaucoup de tact pour ne pas provoquer l’Amérique, il lui fallait garder un profil bas et nager sans faire de vagues.

Plaidoyer pour un monde harmonieux

En 2000, Zheng Bijian, l’ancien président du China Reform Forum et l’un des confidents du futur président Hu Jintao, lançait le concept d’« éveil paisible » afin de définir la croissance de la Chine et ses liens de plus en plus multiples avec des dizaines de pays. Depuis, le terme d’« éveil paisible » a été beacuoup utilisé dans le vocabulaire diplomatique chinois. Mais sa formulation a fini par faire l’objet d’une discussion interne : le mot « éveil » n’est-il pas un terme trop agressif et ne risque-t-il pas d’effrayer certains pays, dont les États-Unis ? En 2005, la direction politique modifia cette formulation. Désormais, on recourut au concept de « développement pacifique ». Tout cela pour montrer à quel point les Chinois se sont mis à l 'œuvre avec prudence et tact.

En 2005 encore, Hu Jintao sortit pour la première fois le concept de « monde harmonieux ». Ce monde doit s’appuyer sur le « multilatéralisme, une collaboration à avantage réciproque et sans exclusion de pays ». Le président formula quatre « non » et quatre « oui » : non à l’hégémonie, non au recours à la force, non à la constitution de blocs agressifs, non à la course aux armements ; oui à l’instauration de la confiance, oui à la réduction des problèmes, oui à la collaboration centrée sur le développement, oui à l’évitement de la confrontation. Pour les pays du tiers monde, c’est pain bénit. Ceux qui, depuis le colonialisme, sont confrontés aux ordres de Washington, Paris, Londres et Bruxelles, se retrouvent tout à fait dans les quatre « non » et quatre « oui » de Ho Jintao.

Il en va tout autrement avec les États-Unis. Ceux-ci ne se retrouvent pas dans ce message d’anticolonialisme ni dans les conceptions démocratiques à propos des relations entre les États. Pour établir avec eux une relation sans trop de frictions, de remous et de conflits, il fallait davantage que tact et le fait de garder un profil bas. Et on y venait, sous la forme de ce qui, depuis l’origine du capitalisme, en est le dieu : le profit.

Incitation à la modération

L’ouverture des portes chinoises attira bien des entreprises américaines vers ce qu’elles considéraient comme le marché le plus important et le plus prometteur de la planète. Jusqu’à présent, les entreprises américaines ont investi 60 milliards de dollars dans 57.000 projets en Chine. En 2007, leurs bénéfices en Chine ont augmenté en moyenne de 17 pour cent, dans le même temps qu’aux États-Unis, ils baissaient de 3 pour cent. Hewlett-Packard, Coca-Cola, Boeing, General Motors, Ford... tous disent que le marché chinois est celui à la croissance la plus rapide pour leurs produits. General Electric, Microsoft, Intel et Motorola ont créé des sections de recherche en Chine. Wal-Mart, la plus grande chaîne de magasins des États-Unis et du monde, dit que 75 pour cent de ses produits viennent de la Chine. La plupart des multinationales américaines font des affaires juteuses avec la Chine. Une attitude hostile, ou visant à créer des conflits, du gouvernement américain pourrait lui coûter des paquets de dollars.

À mesure que les relations extérieures se sont ramifiées et ont gagné en intensité, la Chine a sorti un second argument convaincant afin d’inciter les dirigeants de Washington à la modération : le financement de la dette publique américaine. En ce moment (fin 2009), la Chine détient pour plus de 800 milliards de dollars de certificats de trésorerie américains. Elle est de la sorte la plus importante créancière des États-Unis. Au cours des années à venir, le gouvernement américain va devoir continuer à faire appel à des bailleurs de fonds étrangers. Le gouvernement Obama a mis des milliards de dollars sur la table pour sauver les banques et les assurances et combattre la crise. Le Peterson Institute for International Economics à Washington a calculé que ces dépenses, plus les dépenses relatives à la dette publique existante et aux guerres en cours, allaient provoquer un déficit annuel d’au moins 1000 milliards de dollars et ce, jusqu’en 2020. La recherche de financement de ce déficit par le gouvernement américain renforce donc la position de la Chine.

Le Premier ministre chinois Wen Jiabao a dit, voici quelques années : « Nous avons besoin d’amis, de temps et de paix. » Jusqu’à présent, les Chinois sont parvenus à satisfaire à ces trois conditions pour leur développement économique interne. Plus la Chine pourra garder son cap actuel, plus elle sera forte et plus les États-Unis s’affaibliront. Car, sur tous les continents, la Chine pousse les États-Unis à la défensive et, partout, les relations existantes tournent progressivement au désavantage des Américains.

 

Développement : enfin, l’Afrique noire ?

Début novembre 2009, à Sharm el-Sheikh (Égypte), se tenait une conférence ministérielle sino-africaine. Le Premier ministre chinois, Wen Jiabao y déclarait : « Les autorités et le peuple chinois ont toujours estimé que les pays africains avaient le droit de choisir leur propre système social et de définir eux-mêmes la voie de développement qui leur semblait la plus appropriée. Nous sommes fermement convaincus que les pays africains peuvent résoudre eux-mêmes leurs propres problèmes. Notre collaboration économique et notre commerce s’appuient sur l’avantage réciproque, sur un résultat gagnant des deux côtés, sur l’ouverture et la transparence. Nous n’avons jamais posé des conditions politiques à l’Afrique et nous ne le ferons jamais non plus dans le futur. »

Lors de la conférence, la Chine promettait 10 milliards de dollars de prêts bon marché pour la période de 2010 à 2012. Dans les trois années à venir, cet argent financera des projets d’infrastructure et des programmes sociaux. La Chine a également l’intention d’aider à réaliser une centaine de nouveaux projets d’énergie non polluante. Elle supprimera les taxes à l’importation sur les produits africains. L’an prochain, cette mesure concernerait 60 pour cent des marchandises africaines et, d’ici trois ans, 95 pour cent. La Chine enverra en Afrique 50 équipes agricoles supplémentaires accompagnées, au total, de 2.000 ingénieurs et techniciens agronomes. En outre, la Chine est disposée à annuler les dettes des pays africains les plus pauvres. Beijing enverra par ailleurs un soutien plus important encore aux hôpitaux africains.

L’aide dans le secteur médical acquiert petit à petit un volume impressionnant : jusqu’à présent, la Chine a envoyé 15.000 médecins dans 47 pays africains : à eux tous, ils ont déjà traité 180 millions de patients.

L’aide chinoise dans les infrastructures africaines n’est pas à sous-estimer non plus. Les investissements chinois dans les chemins de fer, les routes, les ports, les bâtiments publics, la distribution d’eau, les réseaux d’électricité, etc. sont plus importants que ceux de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement mis ensemble.

L’an dernier (2008), le commerce entre la Chine et l’Afrique s’est élevé à 107 milliards de dollars. C’est dix fois plus qu’en l’an 2000. Cette année, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Afrique, détrônant ainsi les États-Unis.

La Chine n’est d’ailleurs pas le seul pays à vouloir collaborer plus étroitement avec l’Afrique. Le Brésil et l’Inde le veulent aussi. En 2000, le commerce entre le Brésil et l’Afrique s’élevait à 3 milliards de dollars. L’an dernier, il est passé à 26 milliards. En une décennie, le commerce entre l’Inde et l’Afrique a septuplé.

Politique coloniale?

Le nouveau partenaire principal de l’Afrique est pourtant bien la Chine et, de ce fait, certaines personnes, aux États-Unis et au sein de l’Union européenne, lui reprochent de mener une politique coloniale en Afrique. Mais cette allégation repose-t-elle bien sur des faits ?

L’engagement chinois en Afrique met en scène un grand nombre d’acteurs. Il y a des banques qui financent des projets, des holdings publics, des entreprises de niveau provincial, des entrepreneurs privés. Il n’est pas simple de tenir tout cela à l’œil depuis Beijing. Il est déjà arrivé à des entrepreneurs chinois, surtout privés, de fouler aux pieds la règle générale de conduite qui veut que la collaboration crée une situation gagnant-gagnant et que soit respecté l’intérêt de la population locale. La Chine et l’Afrique n’ont pas encore élaboré de cadre juridique forçant les entrepreneurs à marcher droit. Les malentendus ne disparaîtront que si la Chine intervient sévèrement contre de nouveaux colonialistes d’origine chinoise.

Mais le reproche du colonialisme dans la bouche de certains aux États-Unis et en Europe occidentale est particulièrement hypocrite. En Afrique de l’Est, de l’Ouest, du Centre, du Nord et du Sud, ce sont eux qui ont d’abord désorganisé les structures locales pour les remplacer par une occupation coloniale qui a exporté les meilleurs hommes et femmes comme esclaves et a introduit pour ceux qui restaient un système de travail forcé.

En Afrique, il existe sans aucun doute des situations regrettables dont sont responsables certains entrepreneurs chinois. Mais, en Occident, certains ont un art consommé à tellement amplifier ces faits que l’ensemble finit par échapper au regard. C’est ce qui arrive quand l’arbre cache la forêt.

Même The Economist, pourtant l’un des porte-voix des affaires britanniques et américaines, doit l’admettre : « L’implication de la Chine en Afrique est à maints égards une bonne chose pour les deux parties. En échange de pétrole et de minerais, la Chine met sur pied les infrastructures africains bien longtemps négligées. La Chine a beaucoup gagné en popularité, en Afrique. Et, qui plus est, elle n’intervient pas dans la politique africaine. »

The Economist connaît aussi la raison du reproche de colonialisme lancé par l’Occident : « L’Occident craint de perdre l’Afrique et d’autres régions riches en matières premières. La brusque montée de la Chine affaiblit l’emprise de l’Amérique sur les pays en voie de développement. »

Ils ne nous comprennent pas

Que l’emprise américaine sur l’Afrique diminue, on peut le voir à l’aventure d’Africom. Les Américains se sont mis en quête pendant quatre ans d’un pays africain où ils allaient pouvoir installer leur QG militaire d’Afrique, Africom. Ils sont rentrés bredouilles. Le ministre sud-africain de la Défense, Mosiuoa Lekota, leur a dit que le refus de laisser entrer Africom était « une décision africaine collective ». Le gouvernement zambien a posé au ministre américain des Affaires étrangères la question rhétorique : « Aimeriez-vous avoir un éléphant dans votre living ? » Finalement, les Américains ont décidé d’établir leur QG africain en Allemagne. En faisant état de cette décision, le patron d’Africom, le général William Ward, a déclaré : « Certains pays africains ne nous comprennent pas. » Oh ! Le pauvre !

Sur d’autres plans aussi, on voit que l’influence américaine en Afrique pâlit. Aujourd’hui, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique du Sud. Au cours des sept premiers mois de 2009, l’Afrique du Sud a exporté une fois et demie plus vers la Chine que pour la même période en 2008. Les exportations sud-africaines vers les États-Unis ont par contre fortement baissé. La position gagnante de la Chine a des retombées diplomatiques, écrit la fondation américaine Jamestown : « Les points de vue de l’Afrique du Sud à propos du Darfour, du Zimbabwe et du Myanmar reflètent ceux de la Chine ; ils indiquent clairement que les deux gouvernements ont un seul et même regard sur les questions internationales. »

Il y a des gens qui le déplorent. Mais la relation entre l’Afrique et la Chine est peut-être bien le début du véritable développement du continent noir. Après la conférence ministérielle sino-africaine de novembre 2009 à Sharm el-Sheikh, le Financial Times écrivait : « La Chine a prouvé qu’elle était en état de créer de la prospérité dans des pays situés de l’autre côté du globe terrestre. Le Brésil en est un exemple. Mais, aujourd’hui, nous sommes sur le point de vivre quelque chose de neuf. L’engagement commercial complexe de la Chine dans de nombreux pays africains coïncide avec les efforts analogues du Brésil, de l’Inde et de la Russie et il peut modifier le sort économique de tout le continent. Les récentes promesses de la Chine consolident l’engagement chinois. En même temps que l’engagement du Brésil, de la Russie et de l’Inde, l’engagement chinois peut mettre un terme à la marginalité africaine dans l’économie mondiale. »

Après le sommet sino-africain de 2006, le président sud-africain de l’époque, Thabo Mbeki avait exprimé l’espoir de voir la coopération sino-africaine apporter le développement. Il l’avait dit en ces termes : « Certaines personnes ont peur du message d’espoir qui émane de ce sommet et qui crée la possibilité de lancer une globalisation susceptible de profiter aux pauvres de ce monde. Ils perçoivent les développements du partenariat sino-africain comme une menace pour leurs intérêts. Dans le contexte de leurs propres conditions, ces personnes mettront tout en œuvre pour présenter comme mauvais ce qui est de toute évidence bon. Ceux qui ont voulu d’abord parler « de bons amis, de partenaires fiables et de frères » auront alors peur de ceux qui sont venus à nous avec la main tendue de l’ami, du partenaire, du frère et de la sœur. J’aime rappeler ce jour de mai 1994 où, aux Union Buildings de Tshwane, tous les peuples du monde ont célébré la désignation de Nelson Mandela en tant que premier président de l’Afrique du Sud libérée. Ainsi, il s’est fait de nouveau qu’en novembre 2006, sur la place de la Paix céleste à Beijing, la Chine et l’Afrique se sont réunies afin de poser le premier pas d’un voyage d’espoir long d’au moins mille milles. »

 

Unité en Amérique latine

Le second continent où la Chine est de plus en plus à l’avant-plan est l’Amérique latine. La Chine est le principal partenaire commercial du Brésil, un acheteur important du cuivre chilien et un investisseur dans les champs pétroliers vénézuéliens, maintenant que le président Chavez a nationalisé divers groupes pétroliers occidentaux. Quand le gouvernement de l’Équateur a connu des problèmes de liquidités à la mi-2009, la Chine lui a accordé un prêt bon marché d’un milliard de dollars. Elle a également proposé la construction d’une centrale hydroélectrique de 1,5 gigawatts pour le prix de 2 milliards de dollars, financé à 90 pour cent par les Chinois eux-mêmes. Le consortium pétrolier chinois Andes Petroleum est devenu un très gros investisseur dans le pétrole équatorien quand le président Correa a forcé les sociétés occidentales à renégocier leurs concessions avant qu’elles ne comprissent que, pour elles, l’affaire était terminée pour de bon.

Le commerce entre la Chine et l’Amérique latine s’est mutliplié par quatorze depuis 2000 et, l’an dernier (2008), il portait sur un montant de 143 milliards de dollars. Comme à propos du commerce sino-africain, The Economist est bien forcé d’admettre que le commerce entre la Chine et l’Amérique latine est aussi une bonne affaire pour la population. The Economist écrit : « Une série de rapports de la Banque mondiale, de la banque interaméricaine de développement et de l’OCDE concluent que l’apparition de la Chine sur la scène latino-américaine est une bénédiction pour l’Amérique latine. Le rapport le plus récent, celui de la Banque mondiale, a découvert bien des preuves de ce que la demande chinoise stimule les exportations de l’Amérique latine, mais peu d’indications de ce que les exportations chinoises entraveraient celles de l’Amérique latine vers d’autres marchés. »

Le Financial Times ajoute : « Dans le temps, le Brésil aurait été touché par la crise aux États-Unis. Mais, cette année (2009), l’économie du Brésil va croître. Quinze années de politique économique saine y ont contribué, mais ce n’est pas un hasard si, cette année, la Chine est devenue le principal partenaire commercial du Brésil. On voit d’ailleurs le même phénomène en Afrique du Sud. »

La collaboration entre la Chine et l’Amérique latine amène la croissance économique et, partant, la possibilité d’un développement social. Mais il y a d’autres retombées positives encore.

L’aide de la Chine aux quatre pays les plus progressistes – Cuba, le Venezuela, l’Équateur et la Bolivie – et son commerce avec ces mêmes pays les aident à se maintenir et à ignorer Washington.

Sous l’influence de la Chine, le Brésil – de loin le plus grand pays de l’Amérique latine – est en mesure de reprendre le rôle de moteur de tout le continent. Cela permettra aux pays latino-américains de s’unir mieux et plus solidement. Un large front uni apparaît qui sera bien plus puissant que la seule force, naguère, de chaque pays considéré individuellement. Ainsi, le 23 mai 2008, l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, la Guyane, le Paraguay, le Pérou, le Suriname, l’Uruguay et le Venezuela ont annoncé la naissance de l’Union des nations sud-américaines, Unasur. Le siège d’Unasur se trouve en Équateur, le parlement en Bolivie et la Banque du Sud, la banque d’Unasur, au Venezuela.

La BBC faisait remarquer : « Les dirigeants de douze pays sud-américains ont créé un lien de collaboration régional dans le but de faciliter leur intégration économique et politique. » Une semaine après cet heureux événement, le président brésilien Lula da Silva disait que l’Amérique latine, dans le giron d’Unasur, allait créer une monnaie commune afin que l’intégration se déroule plus aisément encore. « Nous devons non seulement avoir une banque nationale commune, mais aussi une monnaie commune », a également déclaré le président.

 

L’Asie de l’Est, ancien habitat des États-Unis

Le contrecoup de la politique étrangère de la Chine sur la position des États-Unis dans le monde a été ressenti le plus fortement dans l’Est de l’Asie.

L’Est de l’Asie couvre la région du Japon et de la Corée dans le Nord, passe par la Chine et Taiwan et va jusqu’au Sud-Est de l’Asie, avec les pays suivants : Brunei, le Cambodge, les Philippines, l’Indonésie, la Laos, la Malaisie, le Myanmar, le Timor oriental, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam. Les derniers pays cités, à l’exception du Timor oriental sont membres de l’ASEAN, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est. La seule ASEAN compte plus de 600 millions d’habitants. La région est sept fois plus vaste que la France.

Les États-Unis ont toujours considéré l’« Asia Pacific » – la partie de l’Asie située sur l’océan Pacifique – d’une importance capitale pour le maintien de leur position hégémonique dans le monde. C’est encore le cas aujourd’hui.

L’océan Pacifique relie la nation économique la plus puissante du monde au continent le plus vaste et le plus peuplé de la planète. La région de l’Asie se trouvant sur le Pacifique est dans le monde celle qui se développe le plus rapidement. Outre la Chine, le Japon, la Corée et Taiwan font partie du top-8 des partenaires commerciaux des États-Unis. Ensemble, la Chine, le Japon, la Corée du Sud et Hongkong détiennent la moitié des certificats de trésorerie américains se trouvant en des mains étrangères. Le Pacific Command, c’est-à-dire le commandement américain pour la région de l’océan Pacifique, a en permanence sous ses ordres 300.000 soldats, 190 navires et 1.400 avions.

Dans l’East Asia Strategy Report du ministère américain de la Défense, on peut lire chaque année que les États-Unis considèrent l’Asie comme leur habitat naturel. Qu’un démocrate comme Clinton ou un républicain comme Bush occupe la Maison-Blanche, cela ne fait aucune différence. Chaque fois, c’est écrit : nous sommes une « puissance asiatique ». Les États-Unis disent qu’ils sont un facteur indispensable à la stabilité régionale, les gardiens de la sécurité régionale, les protecteurs de la Corée du Sud et de Taiwan et – ne l’oublions pas – les garants de la liberté et de la démocratie.

La crise de 1997 marque un tournant

Le bouleversement dans la relation de l’Est de l’Asie avec les États-Unis se produit au milieu des années 1990. En 1990, la Chine ne prend encore à son compte que 7 pour cent des exportations des pays de l’ASEAN. Mais, passé cette date, leur commerce va vite grimper. Entre 1993 et 2001, la hausse de l’import-export Chine-ASEAN va augmenter en moyenne de 75 pour cent par an. En 1990, le commerce entre la Chine et les pays de l’ASEAN vaut 7 milliards de dollars. En 2008, 231 milliards.

En 1997 éclate la dramatique crise asiatique. Les spéculateurs lancent une offensive contre la monnaie thaïlandaise. Le couteau sur la gorge, le gouvernement de Bangkok applique une dévaluation. Et c’est la panique : les Bourses dégringolent, les gens prennent les banques d’assaut dans l’espoir de récupérer les quelques économies qu’ils possèdent, le chômage grimpe en flèche, des milliers d’entreprises connaissent la faillite. En cette période sombre, la Thaïlande espère le soutien des États-Unis. Car, depuis la Seconde Guerre mondiale, le pays est leur fidèle allié. Mais l’Amérique ne fait rien. Plus grave encore : les États-Unis rejettent l’idée du Japon de créer un Fonds monétaire asiatique qui permettrait de sortir du gouffre les pays les plus gravement touchés, comme la Thaïlande et l’Indonésie (un autre allié très fidèle des États-Unis).

Pendant la crise, la Chine ne dévalue pas sa monnaie. De ce fait, sans surcroît de concurrence de la part de la Chine, les pays de l’ASEAN peuvent entamer le rétablissement de leurs exportations. Le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad dira deux ans plus tard : « Pendant la crise, la Chine s’est comportée d’une manière qui mérite des louanges. La Chine a décidé de ne pas dévaluer sa monnaie. Les pays de la région apprécient hautement la chose. La collaboration de la Chine et son haut sens des responsabilités ont préservé la région d’un scénario encore bien plus catastrophique. »

Quelques années plus tard, Jonathan Anderson, l’économiste spécialiste de la Chine de la banque suisse UBS, écrira : « Il y a dix ans, le Japon prenait à son compte 20 pour cent des exportations des pays de l’ASEAN. Aujourd’hui, 10 pour cent seulement. La Chine joue aujourd’hui le rôle économique que le Japon a joué naguère. L’an dernier [2003], la Chine a même importé la moitié des exportations de l’ASEAN. »

Après la crise de 1997, la Chine dira que l’ASEAN et la Chine ont besoin l’une de l’autre et qu’elles peuvent se soutenir et s’aider sur un pied d’égalité et d’avantage mutuel. À l’automne 2001, la Chine propose à l’ASEAN de créer une zone libre-échangiste. L’année suivante, les dix États membres de l’ASEAN et la Chine signent l’accord grâce auquel, le 1er janvier 2010, cette zone libre-échangiste deviendra réalité pour une part importante déjà. Ainsi naît un marché uni de près de 2 milliards d’humains, le plus grand au monde. Dans ce processus, les États-Unis n’ont absolument pas voix au chapitre.

L’importance de la zone libre-échangiste n’est pas seulement économique : une telle région aux frontières ouvertes implique que tous les intéressés aspirent à ce que tous les partenaires croissent plus forts. Cela crée un climat de confiance. Comme le fait remarquer le sinologue américain David Shambaugh : « La plupart des États membres de l’ASEAN considèrent la Chine comme un bon voisin, un partenaire constructif, un pays à l’écoute de leurs problèmes et une puissance régionale de laquelle n’émane pas la moindre menace. »

L’influent Center for Strategic and International Studies de Washington se rend bien compte aussi à quel point les États-Unis sont sortis affaiblis de cette évolution. Il écrit en mars 2009 : « Le manque d’attention pour la crise du Sud-Est asiatique en 1997 a fini par coûter cher aux États-Unis. Les blessures du Sud-est asiatique sont encore loin d’être cicatrisées. Ce qui reste en mémoire, c’est le fait que les États-Unis ont abandonné la région à son sort et que, de son côté, la Chine s’est empressée de l’aider. La crise financière de 1997 a été le moment où les États-unis ont perdu de plus en plus de leur crédibilité et où la Chine s’est révélée une source d’aide alternative. »

Le Japon et la Corée du Sud poussent à la même charrette

Ces quinze dernières années, la Chine a suivi une même ligne économique à l’égard du Japon et de la Corée du Sud qu’à l’égard de l’ASEAN. Cette ligne repose en première instance sur l’accroissement des échanges commerciaux et de la collaboration économique afin de mettre en place un climat de confiance. En 1990, à la fin de la guerre froide, le commerce entre la Chine et le Japon vaut 16 milliards de dollars et, entre la Chine et la Corée du Sud, 3,8 milliards de dollars. En 2005, à peine quinze ans plus tard, le commerce avec le Japon pèse désormais 213 milliards de dollars et, avec la Corée du Sud, 111 milliards de dollars. Une croissance aussi phénoménale du commerce a jamais été constatée, au cours de l’histoire.

Depuis la fin de la guerre froide, le Japon et la Corée du Sud sont les deux principaux alliés des États-Unis en Asie. Actuellement, les Américains ont toujours 36.000 soldats en Corée du Sud et 50.000 au Japon. Il est évident que la collaboration économique avec la Chine a, à tout le moins, mis du plomb dans l’aile aux alliances américaines.

En 2007, la Chine devient le plus important partenaire commercial du Japon. Les États-Unis ont ainsi perdu la position qu’ils occupaient depuis 1945. Déjà en 2004, la Chine avait également remplacé les États-Unis comme principal partenaire commercial de la Corée du Sud. Pourtant, la Chine et la Corée du Sud n’ont normalisé leurs relations commerciales qu’en 1992. Aujourd’hui, des centaines de milliers de Coréens du Sud travaillent en Chine et plus de 8.000 entreprises sud-coréennes sont installées en Chine. Les liens économiques de plus en plus étroits entre les deux pays et entre les pays de l’ASEAN et la Chine ont des conséquences pour la position du Japon qui n’a pas envie de se retrouver isolée en tant que seul bastion américain. En outre, le Japon a moins de marge de manœuvre du fait que la Chine l’a dépassé sur le plan économique. En 1977, le produit intérieur brut (ce qui est produit en un an) du Japon était trois fois supérieur à celui de la Chine. Aujourd’hui, la Chine a dépassé le Japon. Et, enfin, aucun pays, pas même le Japon, ne peut se permettre de laisser tomber le gigantesque marché chinois sans refuser à son économie d’importantes possibilités de progresser. En d’autres termes, le changement de situation pousse le Japon loin des États-Unis, en direction de la Chine.

Il en résulte ceci : en 2003, le Premier ministre chinois Wen Jiabao formule la proposition d’intégrer aussi le Japon et la Corée au sein de la zone libre-échangiste de l’ASEAN. En 2007, les lignes de force de ce projet sont effectivement posées.

Vers un marché est-asiatique unifié

Ce processus stimule l’idée que l’Est de l’Asie, tout comme l’Europe, doit choisir la voie de l’intégration économique. Les États-Unis voient une telle évolution d’un très mauvais œil. Après la Seconde Guerre mondiale, ils ont lancé le processus d’intégration de l’Europe dans le but de pouvoir mieux contrer l’Union soviétique. Mais, aujourd’hui, dans le cas de l’Asie de l’Est, l’intégration ne va pas mener au blocage de la Chine, mais à son renforcement. En 1993, quand le Premier ministre malaisien Mahathir Mohammad annonçait un plan d’unification économique de l’Asie de l’Est, les États-Unis et le Japon ont tout de suite flingué cette idée. À l’époque, les États-Unis avaient encore dans la région toute une série d’alliés qui leur obéissaient au doigt et à l’œil.

En 2005, les rapports ont déjà été considérablement modifiés. Le Japon – le Japon, précisément – dit qu’il est temps de lancer un processus devant aboutir à une intégration économique de l’Asie de l’Est. Les États-Unis ne savent pas sur quel pied danser. Un porte-parole du gouvernement déclare : « Les États-Unis sont très préoccupés de ne pas être impliqués dans ce plan. Nous sommes naturellement pour l’intégration, le développement économique et un dialogue entre tous les pays de cette région, mais nous ne voulons pas être exclus de ce dialogue. Les États-Unis sont une puissance du Pacifique occidental. Nous pensons que nous apportons la stabilité et la sécurité entre tous les pays de cette région. Depuis la Seconde Guerre mondiale, nous avons joué un rôle important dans le bien-être et le succès de l’Asie de l’Est. Nous pensons que nous avons également un rôle à jouer au cours de la décennie à venir. » Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont sur la conscience près de 10 millions de morts est-asiatiques via le déclenchement de guerres contre la Corée, le Vietnam, le Laos et le Cambodge et via l’organisation de coups d’État et de massacres de masse, entre autres, en Indonésie, au Timor oriental et aux Philippines. Traduction en jargon américain : « Nous avons joué un rôle important dans le bien-être et le succès de l’Asie de l’Est. »

En 2009, la situation s’est encore approfondie : les alliances dans la région et sans les États-Unis se sont étendues et renforcées. Le Japon lance un nouvel appel en vue de constituer une Communauté est-asiatique sur le modèle de l’Union européenne. Dans la pratique, nous formons déjà une communauté qui collabore de plus en plus étroitement, déclare le Premier ministre japonais Yukio Hatoyama. « Nous devons nous efforcer de faire de l’Asie de l’Est un centre unifié, tout comme les États-Unis et l’Europe », ajoute-t-il. Un peu plus tôt cette année, le Premier ministre chinois, en visite en Thaïlande, avait émis une proposition similaire.

Après la crise financière de 1997, une dynamique s’est déclenchée et, au bout de quelques années, on a vu clairement à quoi elle allait aboutir. L’historien Paul Bowles écrivait à l’époque : « L’intention consiste à donner à l’Asie une plus grande autonomie et puissance politique par rapport au reste du monde et, en particulier, aux États-Unis et aux institutions financières que contrôlent les Américains. »

Le professeur Bergsten, du Peterson Institute for International Economics de Washington, conclut : « La Chine soutient la mise en place d’un puissant bloc commercial asiatique. Le réseau des accords régionaux a débuté par un accord entre la Chine et l’ASEAN. Entre-temps, il s’est étendu : accords entre le Japon et l’ASEAN et entre la Corée du Sud et l’ASEAN, divers partenariats bilatéraux, peut-être même un partenariat entre la Chine et l’Inde, un accord 10 + 3 entre les dix pays membres de l’ASEAN et les trois pays de l’Asie du Nord-Est, voire même un accord 10 + 6 dont feraient partie l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Inde. Tous ces accords aboutiront vraisemblablement dans les dix années à venir à une zone libre-échangiste est-asiatique sous la direction de la Chine. Un tel groupement régional signifiera un sale coup pour les États-Unis et l’Europe. »

 

La montée du Sud

En 2008, la Chine a contribué pour 22 pour cent à la croissance économique dans le monde. C’est plus que les États-Unis. Cette année (2009), la Chine prend à son compte la moitié de la croissance de l’économie mondiale. Ces quinze dernières années, ce sont les pays en voie de développement qui ont gagné le plus, dans cette croissance. Avant le déclenchement de la crise financière de 2007-2008, les prix des matières premières avaient augmenté à un rythme rapide parce que la Chine est le premier consommateur mondiale en : aluminium, cuivre, plomb, nickel, étain, minerai de fer, acier, ciment, charbon, céréales, riz, huile de palme, coton et caoutchouc. Ses principaux fournisseurs sont les pays du tiers monde.

La Chine est le principal facteur du bouleversement des flux commerciaux dans le monde. De même, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud y contribuent. Chacun de ces pays constitue une alternative aux anciens pays coloniaux et, comme on peut s’y attendre, chacun d’entre eux se voit balancer à la tête le reproche d’être « un nouveau pays impérialiste et colonialiste ». Pourtant, c’est en premier lieu la Chine qui, avec la croissance phénoménale de son commerce extérieur, fait régresser le commerce Nord-Sud typique au profit du commerce Sud-Sud. Déjà, en 2004, le commerce avec les pays en voie de développement était pour près de la moitié un commerce Sud-Sud. Chaque année, cette part dans la commerce mondial s’agrandit.

Les investissements Sud-Sud croissent rapidement eux aussi. Une fois encore, ici, la Chine est le principal facteur. En 2008, la part des pays du Sud dans les investissements mondiaux a été de 43 pour cent.

Dans la lutte contre la crise économique et financière, ce ne sont ni les États-Unis ni l’Union européenne qui prennent les devants, mais bien les pays en voie de développement, et surtout la Chine qui, avec une croissance économique probable de 8,3 pour cent en 2009, a contribué à endiguer les conséquences de la crise en tout premier lieu dans le tiers monde. Stephen King, le principal économiste de la banque HSBC, le dit : « Le monde où nous vivons n’est plus dirigé par les États-Unis mais par les marchés en expansion, dont le moteur, cela va de soi, est la Chine. »

De ce fait, l’importance du G7 a fortement diminué. Le G7 est le groupe des sept pays les plus riches de la planète. Depuis 1973, régulièrement, ils se sont réunis entre eux pour statuer sur le sort du monde. Ce sont les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Japon, la France, l’Italie et le Canada. Ensemble, ils représentent une petite minorité de la population mondiale. Au moment où la crise financière battait son plein, le G20 s’est réuni pour la première fois. En font partie : la Chine, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Indonésie, le Mexique… Le G20 représente plus de deux tiers de la population mondiale. Lors de cette rencontre, le président Obama, la chancelière Merkel et le président Sarkozy ont déclaré, en s’adressant aux pays du Sud : « Nous avons besoin de vous pour aborder ensemble les problèmes de la planète. » Bien sûr. À l’issue de la Seonde Guerre mondiale, il aura fallu attendre 65 ans pour que l’Occident l’avoue.

Le chamboulement des objectifs américains

La visite du président américain Richard Nixon en Chine, en 1972, avait marqué le début d’un revirement : désormais, les États-Unis n’allaient plus tenter d’anéantir la République populaire, mais emprunter la voie de l’intégration chinoise à l’ordre mondial existant. Sept présidents américains successifs allaient suivre, presque en permanence, la ligne politique consistant à incorporer la Chine dans les institutions internationales passées sous contrôle américain. Celui qui fait partie du Fonds monétaire international, de l’Organisation mondiale du commerce et de la Banque mondiale sera moins enclin à remettre en question ces institutions et l’ordre mondial qu’elles défendent, pensaient les Américains. Hank Paulson, l’ancien ministre du Commerce et l'ancien président de la banque Goldman Sachs, avait déclaré : « Le gouvernement américain veut que la Chine ait beaucoup à dire dans les décisions du Fonds monétaire international. Mais nous espérons aussi que la Chine agisse, de ce fait, selon l’esprit et la lettre du FMI. On ne peut exercer des fonctions dirigeantes sans prendre ses responsabilités. »

Secundo, les États-Unis espéraient également que l’intégration de la Chine à l’ordre mondial existant allait aboutir à l’abjuration du socialisme. Le professeur Kishore Mahbubani, de Singapour, exprime comme suit les espérances américaines : « La meilleure façon de réformer politiquement la Chine consiste à promouvoir la prospérité et l’intégration internationale. » Ou, pour reprendre les mots de l’ancienne ministre américaine des Affaires étrangères, Condoleezza Rice : « Plus la Chine deviendra entreprenante, plus il y aura de chance de liberté politique. »

Tertio, l’intégration de la République populaire ouvrirait le marché chinois aux entreprises américaines.

De ces trois objectifs – asseoir l’ordre international, laisser tomber le socialisme et ouvrir le marché aux entreprises américaines –, seul le dernier a été atteint.

Avec les deux premiers objectifs, les choses se sont moins bien passées. Le monde des entreprises et le monde politique américain reconnaissent que le socialisme chinois ne s’est pas affaibli, mais bel et bien renforcé. L’American Enterprise Institute écrit : « Après la guerre froide, nous espérions que notre engagement multidimensionnel avec Beijing allait aboutir à une Chine forte, riche, pacifique et démocratique. Deux décennies plus tard, nous voyons que cet engagement a réellement abouti à une Chine forte et riche mais, hélas, toujours aussi autoritaire. »

En outre, la Chine renforce son secteur d’État au détriment du privé, écrit le magazine Foreign Policy : « À mesure que la Chine gagne en force et en prospérité, les secteurs de l’économie contrôlés par l’État s’étendent. Ce sont ces secteurs, qui deviennent plus puissants, et non le secteur privé indépendant qui, lui, est consciemment opprimé. Environ 95 pour cent du paquet d’incitatifs de 586 milliards de dollars que Beijing a annoncé en novembre dernier (2008), va aux entreprises du secteur d’État. China Inc. [l'économie chinoise, NdT] gagne en puissance, mais cela ne nous rapproche pas d’un pas de la réforme politique. Au contraire, le secteur d’État plus fort donne au Parti communiste davantage de moyens encore de consolider son emprise sur l’économie et la société. »

Le Financial Times constate lui aussi que le capitalisme privé perd du terrain : « La crise financière a encore aggravé la situation – désignée par le terme « guojinmintui » : l’État progresse alors que le privé régresse. Les entreprises d’État ont reçu d’énormes prêts liés aux incitatifs et elles les utilisent maintenant pour racheter les entreprises privées. »

Quant à l’objectif d’intégrer la Chine afin d’asseoir et consolider l’ordre international sous la direction unique des États-Unis, il suffit de citer Francis Fukyama. Frustré, ce chantre de l’hégémonie américaine écrit : « Il est tout sauf évident que le gouvernement Bush comprend à quel point la Chine évince avec succès l’influence des États-Unis. Nous savons encore moins si Bush a la moindre idée de la façon dont il doit mettre un terme à cet état de chose. »

Personne ne peut prédire comment les États-Unis vont en sortir. En 2008 et 2009, il y a eu dans les provinces chinoises du Tibet et du Xinjiang des troubles graves fomentés par des individus et des groupes bénéficiant du soutien financier et logistique des États-Unis. L’an dernier, le ministère américain de la Défense a décidé de transférer des troupes et du matériel de la région atlantique vers l’océan Pacifique. La flotte américaine provoque et tente d’intimider la flotte chinoise dans la mer de Chine méridionale. Les forces aériennes américaines envoient des drones (avions sans équipage) pour espionner l’espace aérien chinois. Les services secrets américains et leurs filiales, tel National Endowment for Democracy (NED – Fondation nationale pour la démocratie), infiltrent le mouvement ouvrier afin d’y fonder un syndicat visant le renversement de l’État, à l’exemple de l’ultraréactionnaire Solidarnosc en Pologne. La diplomatie américaine recourt au chantage et à la menace pour contraindre certains pays à suivre la ligne américaine. L’Iran, un allié de la Chine, ne peut construire de bombe atomique, mais les États-Unis aident néanmoins l’Inde – qui n’est pas en trop bons termes avec la Chine – à produire des armes nucléaires. Le président Obama étend la guerre en Afghanistan au territoire du Pakistan, comme par hasard, un autre allié de la Chine.

Des commissions d’experts chinois étudient la manière dont la guerre froide contre l’Union soviétique a été lancée et les moyens mis en œuvre par les États-Unis pour finalement démembrer complètement l’Union soviétique. Ce sera nécessaire car les États-Unis vont ressortir tout leur arsenal de la guerre froide pour sauver leur position dans le monde. Car il est un fait établi que l’économie américaine va prendre une raclée, si les États-Unis ne peuvent plus utiliser le tiers monde comme leur terre à profit.

Cet article a été rédigé par Peter Franssen, rédacteur de www.infochina.be, le 9 décembre 2009.

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